
Voici le retour du suédage à Bel Air ! Mais qu’est-ce que le suédage ? Lorsque Jerry, dans Soyez sympas, rembobinez (Michel Gondry, 2008), efface accidentellement toutes les cassettes du vidéo-club dans lequel Mike travaille, les deux hommes décident de bricoler des remakes des films disparus pour les remplacer. Afin de faire face à la demande des clients, qui apprécient grandement leurs remakes tout en ignorant tout de leurs origines, les deux amis prétendent que ceux-ci proviennent de Suède (c’est pour cela qu’ils sont plus chers et qu’il faut attendre) et sollicitent l’aide des habitants de leur quartier afin de « suéder » toujours plus de films (ce qui crée du lien social).
Le suédage est devenu depuis ce film une pratique reconnue dans le milieu audiovisuel, promue par de nombreux concours à travers le monde, et c’est ainsi une culture particulière du cinéma (tout le monde peut faire des films + le cinéma peut rassembler les personnes), qu’il me semble pertinent de faire découvrir aux jeunes.

Les TSAPAT ont donc été amenés à choisir un film culte et à le suéder, c’est-à-dire à en réaliser le remake « bricolé ». C’est en outre une année entière d’aventures cinématographiques, avec la participation au dispositif « Lycéens et Apprentis au Cinéma » et la découverte de trois films en salle.
Les objectifs sont ainsi multiples et tous en accord avec le référentiel du projet artistique MG1 et du CCF3 de l’E1 (C1.3 – Utiliser des techniques et des références littéraires, culturelles ou artistiques pour s’exprimer) : éduquer son regard / ses oreilles, analyser un film, réfléchir à ce qu’est le cinéma, développer sa créativité, travailler avec un artiste professionnel, découvrir les langages, techniques et outils propres au cinéma et être capable de les utiliser dans la réalisation du film, promouvoir et évaluer le film, présenter son travail à ses pairs, développer son estime de soi, sa capacité à faire et la coopération dans le groupe.

SEPTEMBRE : enjeux du suédage + choix du film à suéder + vocabulaire technique
C’est en fait plutôt en juin 2022 que démarre le projet, tant les deux précédentes éditions ont marqué les jeunes alors qu’ils furent, en seconde puis en première, les spectateurs stupéfiés du travail de leurs ainés. Pour eux, il est hors de question de ne pas suéder : c’est leur tour !
En guise de démarrage, nous avons questionné tout d’abord les enjeux du suédage et la notion de film culte, et analysé les travaux des promotions précédentes. A eux maintenant de choisir LE film que nous suèderons, par des débats puis des votes : c’est La Boum (Claude Pinoteau 1980) qui l’emporte.
Nous nous sommes ensuite accordés sur du vocabulaire, qui nous a servi tant pour la fabrication du film que pour l’épreuve d’analyse d’œuvre : image, photogramme, cadre, champ, hors champ, composition (profondeur de champ, lignes de fuite, règle des tiers,…), angle de prise de vue, plan (prise, rush,…), échelle des plans, mouvements de caméra, son (éléments, source, effets,…), séquence, média, support, procédé, rapport à la réalité, métrage, intention artistique, processus créatif, message, éducation à l’image, enjeux dans la société,…

OCTOBRE : étapes de la fabrication d’un film + répartition des rôles et des postes
Nous avons retracé les différentes étapes de la fabrication d’un film (écriture, développement, préparation, tournage, postproduction, exploitation), en en précisant les sous-étapes et les enjeux.
Nous avons enfin clarifié un point que tous souhaitaient voir éclairci depuis longtemps : qui va jouer dans notre suédage ? Certains jeunes étaient déjà très fortement fixés sur un personnage, alors que d’autres étaient soit indécis, soit réticents, et se sont positionnés plus tardivement.
Nous avons ensuite évoqué l’équipe technique : les métiers, les postes et les équipes qui s’affairent sur un plateau. Nous avons ainsi pu déterminer qui dans notre suédage se placerait : à la production, à la réalisation, à la régie, aux décors, aux accessoires, aux costumes, au maquillage/coiffure, au son, à la lumière ou à la machinerie. Chacun s’est positionné sur une mission principale et une mission secondaire en fonction de ses centres d’intérêt.

NOVEMBRE : découpage technique + dépouillement
Les jeunes ont ensuite réalisé les découpages techniques des séquences à suéder, afin d’identifier précisément et techniquement ce que nous avions à tourner. Les découpages techniques découpent les séquences en plans et indiquent leur durée, leur décor, leur action (image + son), leur échelle, leur angle et leur mouvement.
A partir de ces découpages techniques, ils ont fait les dépouillements en listant tous nos besoins (accessoires, costumes, maquillages) pour le tournage afin de les anticiper. Tous ces travaux et les suivants ont été évalués dans le cadre de l’épreuve pratique du CCF sur 10 points (« compétences liées à la conception et la réalisation de productions artistiques réalisées collectivement »).

JANVIER : préparation du tournage en équipes
Parallèlement à leur projet, ils ont pu assister le 6 janvier à la première des trois séances du dispositif « Lycéens et Apprentis au Cinéma » avec The Host (Bong Joon Ho 2006), film qui s’avèrera être le favori d’une majorité d’entre eux, pour son monstre, son suspens et son discours écologique.
La préparation du tournage a ensuite véritablement débuté. Travaillant en équipe, les jeunes devaient répondre aux exigences de leurs postes : lister, dénicher et/ou fabriquer et/ou réunir les nombreux décors, costumes et accessoires, faire les courses (il y a toujours à manger sur un tournage !), apprendre son texte,…

FEVRIER : feuilles de service + répétitions
Autour de leur deuxième séance au Renaissance le 9 février avec The Fits (Anna Rose Holmer – 2017), dont certains ont malgré tout apprécié l’aspect étrange et le traitement de l’adolescence, ils ont enfin conçu les feuilles de service des deux journées, dans lesquelles ils ont détaillé l’ordre des plans à tourner en fonction des décors, découvrant qu’on ne tourne que très rarement dans l’ordre, et listé ce que chacun devait faire ou apporter le jour J.
La plupart des jeunes ont compris rapidement l’intérêt de cette préparation fastidieuse et exigeante. C’est à cette période que certains d’entre eux ont commencé à s’investir davantage en dehors du temps de cours, soit pour poster des messages de rappel sur le groupe classe, soit pour me courir après dans tout le lycée avec une question cruciale,… Ce projet qui était le mien est devenu progressivement le leur.
Dernière ligne droite ! J’ai réuni pour eux tous nos documents de travail dans une bouclette, avec une page supplémentaire pour prendre des notes au cours de ces deux jours mouvementés desquels ils devront rendre compte lors de leur oral.
Nous avons également pu caler quelques moments de répétitions pour les scènes les plus complexes, comprenant de longs dialogues ou une mise en scène périlleuse, car c’était bien là que se situaient les enjeux spécifiques de ce suédage. Pour les comédiens, ce fut l’occasion de se projeter concrètement et de déjà s’exposer devant les autres, pour lesquels le travail commun prenait magiquement forme sous leurs yeux…
L’échéance approchant, ils ont alors tous réalisé à quel point nous disposions de peu de temps pour tout tourner et à quel point l’accomplissement du projet dépendait de la qualité de la préparation de chacun d’entre eux. Chacun devait faire ce qu’il avait à faire, au risque de mettre en péril l’entièreté du projet pour tout le monde. Leur projet reposait véritablement sur leurs épaules.

MARS : tournage + préparation oraux de CCF
Les jeudi 2 et vendredi 3 mars, nous avons pu réaliser les prises de vue et de son avec Rémy Ratynska (Association Kinozoom), et comme en témoigne le résultat, leur investissement a été incroyable. Ce tournage était un “mini vrai tournage”, avec deux encadrants d’une grande exigence tant sur leur investissement que sur l’aboutissement, et la plupart des jeunes ont joué le rôle artistique ou technique dont ils avaient la charge avec beaucoup de créativité et de sérieux.
Nous avons dû jongler avec des difficultés imprévues, et faire ensemble des choix de dernière minute, comme dans tout tournage. C’est ainsi autour de cette confrontation au réel que certains jeunes se sont sentis particulièrement à l’aise. Des jeunes, parmi lesquels je savais pouvoir compter, se sont surpassés quand d’autres, plus réservés ou déconcentrés en classe, ont subitement endossé de grandes responsabilités.
Le 6 mars, ils sont allés pour la troisième fois au Renaissance pour découvrir Certains l’aiment chaud (Billy Wilder – 1959), son humour et ses questions sur le genre, et nous nous sommes attelés à la préparation de l’épreuve orale du CCF sur 10 points (« connaissances acquises dans le domaine artistique support de la réalisation » : une partie « critique de film » (sur les films justement vus dans le cadre de « Lycéens et Apprentis au Cinéma ») et une partie « analyse du projet »).

AVRIL : concours d’affiches + oraux de CCF
Les jeunes ont ensuite participé à un concours d’affiches et les gagnants ont eu l’honneur de voir leur proposition défiler sur les écrans du lycée.
Les 11 et 14 avril, se sont déroulés les oraux de CCF, et voici à cette occasion quelques retours des jeunes à propos du projet :
• « Ça donne confiance en soi ».
• « On prouve qu’on est capable malgré les problèmes dans la classe ».
• « On sait rebondir et atteindre nos objectifs malgré les difficultés ».
• « Je me sens plus à l’aise avec les gens de ma classe. On peut découvrir les autres dans un autre contexte. Ça fait de l’entraide et de la cohésion, grandir et évoluer ensemble ».
• « On peut concurrencer ceux de l’année dernière, montrer aux autres ce dont on est capables et donner l’idée à d’autres lycéens de faire comme nous. On devrait toujours faire ça en terminale ».
• « Ça fait bouger le lycée et ça lui donne de l’image ».
• « Je comprends pourquoi c’est si long d’avoir la suite de ma série ».
• « Cela me donne envie de faire comme vous mais avec des enfants ».

MAI : projection !
Le 5 mai enfin, les jeunes ont présenté leur film à l’amphithéâtre du lycée à l’ensemble de la communauté éducative. Ils se souviendront longtemps des rires pendant et du tonnerre applaudissements après.
